L’histoire et la méthode des humanités numériques : de pratiques isolées à une discipline organisée (2/3)

Dans un précédent billet [1], nous avons proposé de définir les humanités numériques selon une perspective fonctionnaliste (répondant à la question : « à quoi servent-elles ? »), aboutissant par conséquent à une définition correspondant à la réalité du terrain. Cette approche nous a permis de les décrire comme une nouvelle discipline appartenant aux sciences humaines et sociales, et dont la finalité serait la création, la représentation et la valorisation de connaissances, en mobilisant des outils relevant du champ des nouvelles technologies informatiques. Tout cela non seulement pour le plus grand bonheur des chercheurs, mais aussi d’un grand public friand d’en partager des découvertes. Les humanités numériques ont donc un pied en science dure, un autre en sciences humaines et sociales (SHS)… De même, elles sont redoutablement utiles pour « faire » de la science, mais non moins utiles pour la diffuser et la rendre accessible auprès des non spécialistes.
C’est donc à un double titre que les humanités numériques paraissent nous convier à un « meilleur des deux mondes », en contribuant à ériger de nouveaux ponts : entre les sciences exactes et sciences humaines, d’abord, entre l’Université et la Cité, enfin.
C’est précisément parce qu’elles nécessitent de traverser certaines frontières que les humanités numériques nous imposent une vigilance toute particulière sur un plan méthodologique. En science, la « méthode » est en effet le nom que l’on donne à un ensemble de procédures et de processus, lesquels permettent de s’assurer que les résultats obtenus en bout de course répondront à des exigences qualitatives suffisantes pour être qualifiés de connaissance véritablement « scientifique ». Il est possible de comparer la méthode à une sorte de cahier des charges de bonnes pratiques – à rechercher – et de mauvaises pratiques – à proscrire –, tout en gardant à l’esprit qu’une méthode ne saurait se réduire à une série de cases à cocher. Au point qu’il existe même une discipline spécifique, dont l’objectif est d’étudier les modalités et la scientificité des méthodes utilisées dans tel ou tel domaine : la méthodologie !
Retenons donc que la démarche scientifique, quelle que soit sa nature, procède souvent par la reproduction d’habitudes qui ont fait leurs preuves empiriques – c’est-à-dire par l’expérience – en plus d’être approuvées par la raison elle-même, et qui évoluent toujours, mais lentement et avec une nécessaire prudence.
S’il faut donc se garder d’absolutiser les méthodes scientifiques qui sont par nature variées et changeantes, il n’est pas possible de faire œuvre de science sans expliciter sa démarche et sans se référer à des pratiques communément admises – ou a minima admissibles et tolérées – dans la ou les communautés de chercheurs où l’on évolue. Bruno Latour, philosophe et socio-anthropologue, a superbement mis en évidence le caractère à la fois objectif et subjectif de la découverte scientifique, autour de l’étude empirique de la manière dont les scientifiques « font la science » dans ces lieux, certes mythiques mais aussi très ou trop humains, que sont les laboratoires [2]. Mutatis mutandis, ces observations sont transposables quel que soit le domaine scientifique considéré, des mathématiques à la chimie en passant par le droit, l’archéologie ou la sociologie.
Il semble alors que nous nous trouvions confrontés à une sorte de paradoxe : si les méthodes ne sont pas tout à fait les mêmes selon les équipes de chercheurs d’une même discipline, et à plus forte raison entre des disciplines différentes, comment obtenir, dans de telles conditions, une méthode unifiée à destination des humanités numériques, alors que ces dernières prétendent opérer à l’intersection de plusieurs disciplines elles-mêmes différentes ?
La réponse est en partie donnée dans la question : puisque la méthode est le fruit d’une pratique éprouvée par les acteurs de la science, tant à titre individuel que collectif, il s’ensuit nécessairement que, s’il y a une méthode propre aux humanités numériques, cette méthode doit nécessairement découler de la pratique même des humanités numériques, de leur naissance jusqu’à nos jours. Au passage, remarquons que s’il est possible de constater qu’il y a bien une spécificité méthodologique propre aux humanités numériques, nous aurons donné un argument supplémentaire tendant à démontrer que ces dernières ne sont pas seulement des disciplines auxiliaires éparses, mais bel et bien une nouvelle discipline scientifique à part entière et jouissant d’une certaine forme d’autonomie.
1. Des pratiques à la science : la naissance et l’institutionnalisation des humanités numériques
L’historiographie traditionnelle des humanités numériques voit habituellement dans le R.P. Roberto Busa, prêtre de la Compagnie de Jésus – les fameux jésuites – le père fondateur [3] de toute la discipline, alors même que sa préoccupation centrale était d’accéder de manière plus aisée à des ressources déjà existantes pour faciliter son travail de recherche, et non de créer une discipline à part entière. L’ordre jésuite est en effet connu pour être l’un des plus portés à l’érudition dans l’histoire de l’Église, et c’est à ce titre que le religieux menait une thèse de doctorat portant sur le corpus de Saint Thomas d’Aquin.
Ce dernier, que l’on surnomme le Docteur angélique, l’un des plus grands esprits du XIIIe siècle et du moyen-âge tout entier, fut l’auteur d’une œuvre particulièrement vaste, ce qui posait des difficultés pour quiconque cherchait une vision globale, intuitive et précise des termes et concepts employés dans ses écrits comportant environ 10 millions de mots. Afin de faciliter son travail, le R.P. Busa eut l’idée de solliciter la société IBM – qui donna son accord en 1949 – et ainsi de se faire financer un projet de mise en cartes perforées [4] de l’œuvre du Doctor angelicus. Il en résulta une collaboration féconde, et la mise sur pied de l’Index Thomisticus, qui permettait de naviguer aisément dans l’œuvre immense du théologien médiéval et de constituer une véritable base de concordance complète, chaque terme étant référencé non seulement avec ses occurrences, mais aussi avec son contexte.
Par la suite, en raison des vastes possibilités qu’elles offraient pour l’analyse du langage, les méthodes computationnelles appliquées aux textes trouvèrent un fort retentissement dans des disciplines telles que la linguistique ou la philologie, où les humanités numériques se développèrent et s’institutionnalisèrent considérablement, d’abord sous d’autres noms.
Cette institutionnalisation, toujours en cours, a néanmoins atteint une forme de seuil de maturité, surtout depuis que l’intitulé même d’humanités numériques finit par s’imposer à l’aube des années 2000. Cette prise de conscience de l’émergence d’une nouvelle discipline s’est accompagnée d’une réflexion renouvelée sur les modalités et les conditions de son autonomie en tant que science.
2. Une science et sa méthode : le triangle méthodologique des humanités numériques
A cet égard, les questions de méthode occupent bien sûr une place importante, et deux écueils majeurs ont été identifiés depuis longtemps : le premier consiste pour le chercheur venu des SHS à utiliser naïvement des outils informatiques en leur prêtant des propriétés magiques, sans recul critique, alors même que tout outil repose sur des choix entre des méthodes diverses, avec leurs forces, mais aussi leurs faiblesses et leurs points aveugles. Toute donnée peut en effet donner lieu à des représentations, mais toute représentation n’est pas nécessairement pertinente, et peut même induire en erreur. Un bon praticien des humanités numériques se devra donc de se familiariser avec les propriétés et les spécificités des instruments utilisés, et être conscient que chaque choix méthodologique implique un parti pris influençant mécaniquement la nature même des résultats obtenus.
Mentionnons également un autre écueil possible, symétriquement opposé : celui de penser qu’il faudrait tout maîtriser dans le domaine informatique pour avoir le droit de commencer à s’autoriser d’en utiliser certains outils. Il est certes vrai qu’il y a des degrés de connaissance préalable nécessaires – des paliers – qu’il convient d’acquérir pour comprendre ce que l’on fait dans tel ou tel cas. Il ne faudrait pas pour autant faire preuve de scrupules excessifs et s’interdire, au nom de la recherche d’une connaissance dont la pureté devrait être absolue, la possibilité de recourir à de précieux auxiliaires.
L’un des principaux acquis méthodologiques issus de cette réflexion peut être formulé ou exprimé sous la forme d’un triangle de compétences complémentaires. D’abord en science des données lato sensu, autour de sa double structuration de maîtrise des outils informatiques (et de leurs langages, ce qui peut inclure des connaissances en programmation informatique en fonction des projets), d’une part, et de statistiques au moins élémentaires, d’autre part [5]. Ensuite, celui de l’expertise dans la discipline des SHS où l’on souhaite mener ses recherches : droit, littérature, etc. Enfin, l’interaction de ces trois dimensions donnera lieu à une pratique nécessairement singulière dans chaque cas d’usage, ce qui correspond bien à l’observation de Bruno Latour[6]. À tout cela s’ajoute le fait que la science est aussi affaire de communautés, et que les pratiques peuvent varier selon les communautés concernées, leurs préoccupations et leur histoire propre. Comprendre en quoi consistent ces trois dimensions nécessite donc de parcourir la littérature correspondante, mais aussi d’identifier les réseaux constitués par les chercheurs qui manient déjà ces instruments.
Soulignons, enfin, le rôle essentiel des établissements de recherche pour favoriser un cadre institutionnel coopératif avec des spécialistes formés en interne, et capables d’accompagner de manière transversale les chercheurs intéressés par l’intégration de ces outils dans leurs propres travaux, mais aussi en externe, en nouant des partenariats avec d’autres institutions autour de projets communs. C’est, au demeurant, un excellent moyen de favoriser la circulation des connaissances et la coopération scientifique à l’échelle nationale et internationale : autant d’atouts majeurs pour assurer une production scientifique de qualité et assurer sa diffusion.
Lire la suite de cette présentation des humanités numériques dans : “La pratique : quelques exemples de projets en humanités numériques”.
Proposition de citation : Lombart Alexis, Humanités numériques/Digital Humanities (partie 2) : L’histoire et la méthode : de pratiques isolées à une discipline organisée, Blog du LexTech Institute, [02.04.2025]
[1] Alexis Lombart, Humanités numériques/Digital Humanities (partie 1) : La notion : l’informatique au service de la culture et des sciences humaines, Blog du LexTech Institute, 13.03.2025, disponible sur : https://www.lextechinstitute.ch/la-notion-dhumanites-numeriques-linformatique-au-service-de-la-culture-et-des-sciences-humaines-1-3/
[2] Bruno Latour, Entretiens avec Bruno Latour (8/12), Arte TV, [en ligne], à la 8ᵉ minute : « [L]’idée d’une méthode scientifique tout-terrain, qui ferait [que] j’enfile ma blouse blanche, et [que] tout ce que je vais dire, mesdames et messieurs, maintenant, fait partie de la Science avec un grand « S », c’est un mensonge, c’est une imposture, parce que ce qui va marcher pour une discipline [ne] va pas marcher pour l’autre, [et que] dans une discipline, ce qui va marcher pour un cas [ne] va pas marcher pour le cas suivant ! » : https://www.arte.tv/fr/videos/106738-008-A/entretiens-avec-bruno-latour-8-12/ (consulté le 13 novembre 2024). Cet entretien n’est malheureusement plus disponible en version gratuite, mais peut être acheté sur la boutique en ligne d’Arte, sous le même titre.
[3] René Dyon, IBM ou International Busa Machines ? De l’informatique aux humanités, Editions MSH, 2019, [en ligne], disponible sur : https://books.openedition.org/editionsmsh/12033?lang=fr (consulté le 18 février 2025).
[4] Dans les débuts de l’informatique, les cartes perforées permettaient d’encoder des données pour qu’elles soient lisibles par un ordinateur.
[5] Sur ces questions, voir par exemple la vidéo ludique réalisée par ARTE, Les statistiques vues de biais | Voyages au pays des maths, YouTube, [en ligne], disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=ev8zusJ7BCg (consulté le 13 novembre 2024).
[6] Pour ceux qu’une exploration plus approfondie intéresse, et qui désirent voir comment s’articulent ces trois dimensions dans un travail de recherche, nous ne saurions trop recommander la lecture, dans le champ de la philologie computationnelle, de l’article suivant : Jean-Baptiste Camps, La Philologie computationnelle à l’École des chartes : premier bilan et perspectives, Bibliothèque de l’École des chartes, [en ligne], disponible sur : https://enc.hal.science/hal-03716538 (consulté le 13 novembre 2024).

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